30 septembre 2006
De ces patients qui se livrent à nous...
Mme V, 63 ans, est corse, avec le nom, l'accent, et l'attitude qui va avec. Elle parle peu, se contient, s'énerve souvent, mais ne parait jamais triste. Ne paraissait jamais triste.
Jusqu'a ce que la goutte d'eau...
Mme V est entrée il y'a deux mois, après la pose d'une prothèse valvulaire. Depuis, ça n'en finit plus: infection gynéco, allergie a l'héparine (anticoagulant), son séjour ne cesse de se prolonger, et les soins ne cessent de se multiplier. (mal) Opérée d'un ongle incarné, son énième problème, elle en a assez.
Car cette petite opération pour son ongle incarné, oh, pas grand chose, créée malgré elle la goutte d'eau qui fera tout déborder.
Vendredi matin, refection de pansement sur son orteil. L'infirmière se méfie, la dernière fois que le pansement a été refait, ça a beaucoup saigné. Elle a raison de se méfier, parce qu'a peine les trois tonnes de compresse et autre enlevés, un flot de sang jaillit d'une source qui semble ne jamais se tarir. Du sang bien rouge, qui sort avec un rythme particulier (on dit qu'il est pulsatile), et dans des quantités impressionantes, pour un si petit orteil. Une artériole a en effet échappé a la cautérisation, lors de l'opération, et refuse catégoriquement de cesser de jouer les fontaines.
Il faut appuyer, pour que ça cesse de couler. Compresser. Occasionant par la des douleurs telles que Mme V est au bord de la syncope. Elle n'en peut plus, depuis son opération, chaque pansement tourne au drame. On l'a bien renvoyé voir le chirurgien qui l'a opéré, une fois, mais celui ci a estimé qu'aucune intervention de sa part n'était nécessaire.
Alors Mme V continue de souffrir, et de saigner. Cette fois ci était de trop. Les infirmières, le kilomètre de bande une fois enroulé autour de l'orteil coupable, me laisse seule avec une femme en pleur.
Je reste là, sans voix, incapable de trouver les mots. Je pense qu'on vit tous cette situation au moins une fois dans sa vie, on ne sait jamais quoi dire aux gens qui vont mal. Je lui caresse la main doucement, quand ses pleurs redoublent c'est son visage que je caresse , ne sachant toujours pas quoi dire, ni même si ça lui fait du bien ou si elle aimerait être seule. Je finit par lui poser la question, ne voulant pas entrer dans son intimité, certaines personnes n'aimant pas pleurer devant autrui.
Elle ne répond pas, et continue de pleurer. Je reste là.
Elle finit par parler, par me raconter tout, son calvaire cette année, son mari décédé en mai, son coeur qui lache, les infections, les opérations, son impression qu'elle n'y arrivera jamais, à surmonter tout ça. Un trop plein d'empathie me soulève le coeur et manque de me faire pleurer à mon tour, je ne sais toujours pas quoi lui dire, mais je me met à sa place, peut être trop, mais pas assez a mon gout, parce que je n'ai pas de secret, je n'ai rien, je ne sais rien, je ne sais pas comment la soulager, et je sais que je ne saurais jamais, que personne ne sait comment oter la peine du coeur des autres.
Cette femme, dans sa detresse, cette femme qui m'avait paru si dure, si renfermée, qui était comme un enfant, débordée par ses sentiments, livrant sa peine a l'inconnue qui est à coté d'elle, c'était... indescriptible.
C'est aussi ça, c'est surtout ça, ce métier. C'est tenir la main d'une femme parce qu'elle a mal, c'est écouter celui qui à besoin de parler, quelquefois même accompagner les derniers instant d'un autre.
Serais je capable de supporter tout ça? De prendre le recul nécessaire à la préservation de ma propre vie?
23:34 Publié dans Brève d'une étudiante infirmière | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


Commentaires
je suis sure que tu y arriveras, tout simplement parce que tu te poses les questions essentielles ;-)
après, il faut doser le recul à prendre et... ça s'apprend ^^
mais le problème, c'est que dans nos études, encore moins dans ma branche, on n'y est pas assez préparé et on se retrouve largué parfois dans une jungle hostile...
même si on réagit maladroitement parfois, le patient ne nous en voudra pas, parce que déjà, il a été compris, entendu, pas forcément rassuré, mais il aura au moins extériorisé !!
:-)
Ecrit par : Tam | 30 octobre 2007
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